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Gaz de schiste : Et si on rouvrait la mine d’Autun ?

Publié le par REVEL Stephane

Il y a quelques années encore, personne ne connaissait le gaz de schiste. Aujourd’hui, il s’est immiscé au cœur des débats politico-économiques, fascine les industriels autant qu’il effraie les écologistes. Alors que vendredi 11 octobre 2013 le Conseil constitutionnel se prononçait pour l’interdiction de la fracture hydraulique comme procédé d’extraction, tout le monde se bat pour savoir s’il faut autoriser cette énergie nouvelle “non conventionnelle”.

Pourtant, faire des hydrocarbures avec la roche de schiste n’est pas nouveau. Et surtout pas en Bourgogne, puisque le tout premier puits de mine de schiste au monde a été creusé… à Igornay, en Saône-et-Loire ! Au début du 20e siècle, Autun possédait même la plus grande mine d’extraction schistière de France.

En octobre 2012, le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg déclarait avec fracas qu’il fallait “revisiter l’inventaire du sous-sol français” et peut-être envisager la réouverture de certaines mines. Soit, alors que reste-t-il dans le sous-sol de son département, la Saône-et-Loire ? Peut-on envisager un jour que la mine d’Autun, jadis fierté du territoire, redémarre ses machines ?

1913 : Autun à l’heure de Dallas…

De la flamboyante exploitation schistière des “Télots” à Autun, il ne reste aujourd’hui que deux imposants terrils. Lentement, la nature reprend ses droits sur ces montagnes artificielles qui, depuis la route, rappellent aux bourguignons le grand passé minier d’Autun.

Car là, de 1870 à 1957, des générations de mineurs ont extrait des milliers de tonnes de “schistes bitumineux”, sortes de grosses pierres noires à l’aspect charbonneux. Puisées à 300 mètres sous la terre, chauffées en surface, elles libéraient à haute température de l’huile qui, raffinée selon les usages, donnaient du pétrole, de l’essence ou des graisses mécaniques. Et à la fin du 19e siècle, les actionnaires, “rois du pétrole”, tiraient 30% de bénéfices de cette activité.

Pour ce faire, la mine était tout simplement doublée d’une raffinerie. Au mieux de la production, le site industriel employait 500 personnes, dont 100 mineurs “de fond”, qui extrayaient jusqu’à 1 000 tonnes de schiste par jour, soit dix millions de litres d’essence par an*. Un chiffre ridicule aujourd’hui au vu de notre consommation actuelle d’hydrocarbures en France, mais très honorables à l’époque pour subvenir aux besoins de la Saône-et-Loire.

Malgré les périodes de guerre successives et la découverte du pétrole aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, la mine des Télots s’est petit à petit perfectionnée et agrandie. Mais en 1957, face à l’arrivée en force de l’importation de pétrole étranger, l’huile de schiste s’est largement fait devancer et n’est plus du tout concurrentielle. Les propriétaires, désintéressés, font fermer le puits et laissent là toutes les installations mécaniques et les deux terrils, sachant qu’il reste toujours, à 300 mètres sous terre, environ 30 millions de tonnes de schistes bitumineux.

Mais depuis, la science a évolué et a découvert deux choses : le bassin schistier ne mesure pas 300 mais au moins 1 000 mètres de profondeur, et à partir de ces 1 000 mètres, le sous-sol de la planète terre ne recèle plus uniquement de la roche : on y a découvert en masse des poches d’un certain gaz très riche en hydrocarbures, le fameux “gaz de schiste”…

Les industriels sous pression

Gilles Pacaud, géologue et ancien conservateur du musée d’histoire naturelle d’Autun, est depuis 1970 le spécialiste de l’histoire de l’industrie schistière d’Autun. Il suit de près les problématiques du gaz de schiste dans le monde, et de son aveu, “il y a 20 ans, on ne connaissait pour ainsi dire pas ce gaz”. Pourquoi ? “Car on ne savait tout simplement pas creuser aussi profond”.

Aujourd’hui, on sait creuser, mais aussi faire remonter le gaz, notamment grâce à la méthode radicale de la “fracturation hydraulique”. “La solution, c’est d’envoyer dans un premier puits de l’eau et des liquides extrêmement chauds pour projeter par pression le gaz dans un second puits d’extraction”. Grâce à cette méthode, aux États-Unis la part du gaz de schiste dans la production intérieure d’énergie est passée de 1% à 12% entre les années 2000 et 2012. Mais l’impact sur l’environnement de cette technique, en terme d’érosion et de contamination du sous-sol, fait polémique.

Alors par mesure de précaution et sous “pression” des écologistes, l’État et l’Union européenne interdisent toute expérimentation industrielle utilisant la fracturation. “On a en Europe une notion de la sécurité qui n’a rien à voir avec les USA !”, commente Gilles Pacaud. Adoptant la posture du scientifique, il avoue d’ailleurs avoir une “grosse dent contre les écolos” : “Ils empêchent toute recherche et toute connaissance alors qu’il y a des industriels prêts à payer très cher pour réaliser seulement les études, notamment des Américains”.

Autrement dit, autoriser les industriels à mener des expériences permettrait d’en savoir beaucoup plus sur le sous-sol français. Quitte à assumer une déconvenue, comme en Pologne, où les industriels ont connu une grosse désillusion face au peu de gaz de schiste que recèle en réalité le sous-sol polonais. “On mélange tout, on interdit l’exploitation sans même savoir s’il y a quelque chose !”, ajoute Gilles Pacaud.

“L’environnement ne peut être sacrifié sur l’autel de la rentabilité financière”

Si bien qu’aujourd’hui, personne ne sait si à Autun – ou ailleurs en France, sous la couche roche de schiste se cache en masse du précieux gaz. Et les industriels, bien que tentés, ne tardent pas trop sur le dossier français : “Ce n’est pas rare, on trouve des schistes bitumineux dans plus de 80 pays dans le monde”, explique toujours le scientifique.

Alors qu’est-ce qui empêche aujourd’hui de reprendre l’exploitation de schiste aujourd’hui à Autun ? “Rien ! Mais ça n’intéresse personne d’investir ici, il n’y a pas de volonté au niveau de l’état pour ce qui est minier. En France, contrairement aux USA, le sous-sol est la propriété de l’État. C’est donc politiquement beaucoup plus simple pour une compagnie de s’installer et polluer sans obstacle en Afrique ou ailleurs !”, ironise-t-il.

Forts de ce principe de sécurité, les écologistes semblent donc pour l’heure gagner la bataille de la préservation du sous-sol. Et même s’ils soupçonnent certaines sociétés de mener clandestinement en France des recherches “suspectes”, comme celle menée par Hess Oil à Joigny dans l’Yonne, il n’y a pas de véritable pression industrielle pour investir en France.

Sandrine Bélier, députée européenne EELV pour la région Est, a porté au Parlement européen le projet d’obligation d’étude d’impacts sur l’environnement avant toute exploitation de gaz de schiste. Et après l’adoption de ce projet et la validation par le Conseil constitutionnel de l’interdiction de la pratique de fracturation hydraulique, l’élue n’a pas hésité à parler d’une “grande victoire pour l’environnement et les citoyens”. Et d’ajouter : “Le message qui leur est aujourd’hui lancé par la plus haute juridiction française est désormais clair : les droits fondamentaux des citoyens à un environnement sûr et sain ne sont pas négociables et ne peuvent être sacrifiés sur l’autel de la rentabilité financière”.

Les terrils d’Autun peuvent donc reposer encore plusieurs décennies sans risquer d’être dérangés. À moins que quelqu’un envisage un jour d’extraire les 550 tonnes d’uranium métal que les deux montagnes recèlent toujours…

*Toutes les chiffres sont détaillés dans l’ouvrage “Autun, berceau mondial de l’industrie schistière”, réalisé par Gilles Pacaud.

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