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Le dernier Glück auf d’Eugène Ograbek

Publié le par REVEL Stephane

Le 5 décembre 1997, Eugène Ograbek prend pour la dernière fois la cage qui le remonte du puits Simon à Forbach. Après quinze années passées au fond, sa mine ferme. Depuis, il s’efforce de perpétuer le souvenir.

La scène a quelque chose de surréaliste. Toiles bleues bien chevillées au corps, casques avec lampe frontale, piolets sur l’épaule, deux silhouettes de mineurs traversent la place du marché de Noël de Forbach sous le regard étonné des passants. Des gueules noires dans le secteur, la population n’en aperçoit plus que sur la statue qui leur rend hommage, proche de l’hôtel de Ville. À moins de croiser Eugène Ograbek, 59 ans, dont 15 passés au fond du puits Simon. Il s’efforce depuis de perpétuer le souvenir en revêtant la tenue lors de cérémonies.

Le 5 décembre 1997, ce Forbachois était dans la cohorte de mineurs qui a poussé la dernière berline jusqu’à un chapiteau où attendaient les officiels. L’ex-mineur n’a toujours pas digéré la fête : « C’était déplacé. Nous, ceux du fond, étions tous déboussolés. » Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, la mine n’a jamais fermé. Elle s’est juste arrêtée. La nuance est importante : « Je ne tournerai jamais la page. Les mineurs étaient les meilleurs ouvriers de France dans les années 50. Ils ont relancé l’économie du pays. Il y a encore 100 millions de tonnes de charbon au fond et donc pour 100 ans d’exploitation. »

Cette dernière journée, lui et ses camarades auraient plutôt voulu qu’elle se déroule comme toutes les autres. Sans doute la pudeur des mineurs. « Et puis on n’était pas licenciés. Moi, j’ai terminé par une dernière année à La Houve avant mon congé charbonnier. » Seize ans plus tard, celui qui vit toujours dans la cité minière du Creutzberg se remémore avec nostalgie les moments qui rythmaient son quotidien : les blagues dans les vestiaires, les habits au crochet dans la salle des pendus, le bus qui mène au puits « et où certains arrivaient à se griller trois cigarettes sur les trois minutes de trajet », la cage qui descendait à 12 mètres par seconde, le train flanqué de wagonnets qui attendait les mineurs à la sortie, les rats qui boulottaient les sandwiches dans les galeries et bien sûr les douches « notre moment de plaisir où on se frottait tous le dos ».

Le mineur préfère ne pas s’étendre sur le dramatique coup de grisou en veine 18, du 25 février 1985, qui fit vingt-deux morts : « J’y ai laissé une dizaine de copains. Cet accident nous a endurcis. » Lui-même a failli y passer. C’était le 17 mai 1983. Alors qu’il taille la veine Wolhwerth, il se retrouve enseveli sous un effondrement. Bilan : fracture du péroné, ligaments des genoux broyés. Il reste alité un mois et subit quatre opérations du genou. Mais n’a qu’une idée en tête : retourner au fond. « On me disait que c’était impossible vu mon état. Avec mon salaire de misère, si on me sucrait ma prime de nuit, ce n’était plus possible. »

Conducteur de locomotive, dispatcheur, adjoint porion, il accepte toutes les missions pourvu qu’il soit au fond. au départ pourtant, il n’était pas mineur mais « transporteur routier dans le Nord, d’où je suis originaire. Mais ma femme ne voulait pas que je m’absente longtemps. Je lui ai dit que je ne voyais qu’une seule solution et j’ai écrit aux HBL. » Il descend pour la première fois au puits Simon en 1982. L’atmosphère le saisit : « Ce qui était extraordinaire, c’était la camaraderie. On était d’origines diverses, le puits Simon ayant compté avant la guerre jusqu’à 27 nationalités. Mais quand on remontait, on était tous de la même couleur. » Depuis, lorsqu’il se rend aux obsèques d’un camarade, c’est un bout de charbon qu’il jette dans le caveau.

* Gluck auf : l’expression traditionnelle des mineurs pour se saluer et se souhaiter bonne chance

Philippe MARQUE.

mardi 10 décembre 2013 Le Republicain Lorrain

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