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Loos-en-Gohelle : voix croisées et mots de vérité sur le monde de la mine

Publié le par REVEL Stephane

Jusqu’au 5 juillet, une flopée de manifestations sont programmées pour fêter le 3e anniversaire du classement du bassin minier au patrimoine de l’Unesco. Entre autres rendez-vous, on a choisi de suivre une visite du 11/19 avec une guide professionnelle et... un ancien mineur. Exceptionnel !

Cécile et Lucien ont formé, dimanche, le temps d’un après-midi, un duo exceptionnel chargé d’animer une visite guidée du site du 11/19. Morceaux choisis.

Histoire d’une rivalité

C’est en 1890 que la compagnie des mines de Lens a commencé à exploiter le site loossois. C’était son 11e puits. « Il a très vite employé de nombreux mineurs : 1500 mineurs, qui ramenaient 1500 tonnes de charbon par jour », précise Cécile. Soit chaque jour, une tonne par mineur ! « À l’origine, on ne pouvait pas mélanger le groupe de Lens avec celui de Liévin, confie Lucien. Il y avait un mur entre les deux, une vraie rivalité. On ne s’est réunis qu’après les grèves de 1948 et la nationalisation des Houillères. » Là où Lensois et Liévinois ont toujours été d’accord, c’est sur la qualité de leur charbon : « Chez nous il est beaucoup plus riche, mais sa poussière colle aux poumons. Dans le Nord, c’est un charbon maigre, qui a moins de valeur. »

Première descente

Une voix dans l’assistance interroge : « C’est profond comment, un puits ? » Eh bien, ça dépend des endroits. « Plus on va vers l’ouest, plus c’est profond, explique Cécile. Du côté de Valenciennes, la veine de charbon était à 100 m de profondeur. Ici, il faut descendre à 200 ou 300 m. Et vers Bruay, c’était encore plus compliqué. » Lucien se souvient encore de sa première descente au fond. « J’ai eu peur le premier jour. J’avais 14 ans. On était 56 dans la cage et ça descendait à 8 m par seconde. » Dans le groupe, les enfants écarquillent les yeux. Travailler à 14 ans ? « Eh oui, ma mère était veuve, il fallait que je l’aide. Quand je suis allé voir l’ingénieur pour être embauché, j’étais encore en culottes courtes. Et épais comme un fil de fer... »

La quinzaine

Cécile montre le bâtiment où les mineurs venaient chercher leur quinzaine. « Chacun venait à la trappe pour montrer sa fiche de travail et avoir sa paie. » Et c’était bien payé ? « Faut pas croire qu’on gagnait beaucoup, répond Lucien. Il y avait souvent des retenues sur salaire. Quand on récoltait pas assez de charbon par exemple. Ah non, c’était pas facile mais on avait que ça. » Des mots de vérité qui contrastent avec les images de propagande de l’après-guerre, celles qui montraient de fiers mineurs pétant de santé, fiers d’exercer un « métier d’avenir ». « C’était ce qu’on disait pendant la bataille du charbon. Il fallait qu’on produise toujours plus pour atteindre les 100 000 tonnes de charbon par jour. »

Morgane, 8 ans, n’en perd pas une miette : « C’était dur comme travail ! » Elle pose plein de questions à Lucien. Qui répond, touché par l’intérêt sincère de l’enfant. « Quand je vais dans les écoles, c’est pareil. Ils veulent tout savoir. »

Catholiques et protestants

Direction la cité des Provinces, fondée en 1890, rasée pendant la Grande Guerre puis reconstruite. « Elle s’appelait autrefois cité Saint-Pierre, du nom de Pierre Destombes, administrateur de la compagnie ». Cécile explique comment, des maisons aux écoles, en passant par les églises, tout était contrôlé par les compagnies des mines. L’éclairage de Lucien est édifiant : « À la Sainte-Barbe, on était tous obligés d’aller à la messe. Ils vérifiaient. Si on n’y allait pas, on risquait gros... » Le fonctionnement de la compagnie des mines de Lens, « hyper catholique », dixit Cécile, contrastait avec celui de sa voisine de Liévin, « dont le fondateur était protestant, et qui n’exerçait pas du tout le même contrôle sur les ouvriers. »

Paternalisme

Arrêt devant La Goutte de lait. « C’est là qu’étaient donnés les soins des bébés, qu’on faisait stériliser les biberons, explique Cécile. La mortalité infantile était proche du 0 dans ces cités où tout était organisé, encadré ». Les garçons allaient à l’école jusqu’à 12 ans, puis à la mine. Les filles, elles, partaient à l’école ménagère « pour apprendre à coudre, à cuisiner et à devenir une bonne mère de famille ». Malheur à ceux qui ne suivaient pas le chemin tracé. « Les chefs surveillaient tout, témoigne Lucien. Il y avait des gardes des mines qui passaient vérifier que le ménage était fait. Ils obligeaient à passer le balais même sur les trottoirs. »

La visite touche à sa fin. On passe devant les écoles de la cité. Lucien soupire. « Je me souviens des grandes fêtes qu’on faisait dans les écoles à la fin de l’année. Tout le monde venait. Il y avait les bals de quartier aussi. » Quelques mots de nostalgie avant de se séparer. Grâce à Lucien, on a retenu quelques leçons.

Publié le 22/06/2015

PAR ANNE-LISE TENEUL

La Voix Du Nord

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