Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Il y a 50 ans Carmaux pleurait ses 12 mineurs disparus

Publié le par REVEL Stephane

Témoignage de Jean-Marie Bourgade

Il fait froid en ce mercredi de l'an 1965. Il est 5 h 15. Un groupe de 12 mineurs est descendu dans les entrailles de la terre, puits de la Tronquié, préparer le travail des équipes suivantes, par des tirs d'explosifs, pour extraire le charbon. Ce petit matin du 24 novembre, blafard comme un hiver sans fin, va rester à jamais dans les mémoires carmausines.

«Trop de mauvais souvenirs»

«Dès que j'ai vu un mineur livide rentrer dans l'école, j'ai su. Il s'était passé quelque chose de très grave» se souvient ému Pierre Santoul qui était alors maître d'école à l'école Jean-Jaurès. «Excusez-moi. Je ne peux pas parler de cet événement. Trop de mauvais souvenirs, d'images épouvantables.»

Un drame s'est produit. Un coup de grisou et de poussière (appelé poussier), fauche les douze hommes présents dans les galeries. Le nombre de morts aurait pu atteindre la centaine, si cette explosion s'était déroulée une demi-heure plus tard, avec l'arrivée des autres équipes.

Plus un bruit dans les cours d'école

Sale jour pour la cité minière. François avait 10 ans. Les mots, les silences, les émotions n'ont jamais quitté sa mémoire.

«J'étais en CM 2 à l'école Jean- Bastide-Calvignac. Rappelons qu'à cette époque, on avait classe le mercredi.» Tôt dans la matinée, une ambiance pesante avait envahi la ville. «La rumeur a très vite enflé. Les instituteurs étaient au courant. Et ce silence qui grandissait. Il n'y avait aucun mot, aucun cri dans la cour d'école. On savait qu'il s'était passé quelque chose de grave.»

À 11 h 30, François rentre chez lui, heureux de voir son père sain et sauf. «Heureusement, il était de l'équipe qui attaquait à 6 h 30.»

Le jeune garçon apprend que 12 mineurs sont décédés dans les galeries des puits de la Tronquié. «Les maîtres d'école nous ont incités à venir à l'enterrement le samedi. Toute l'école était présente. Il y avait une foule immense pour rendre un dernier hommage à ces mineurs.» Les jours passent. Le quotidien reprend le dessus pour le jeune François. Enfin presque : «A quelques pas de chez moi, je passais très souvent en vélo devant une maison aux volets semi-clos. Je savais que là, une famille était en deuil avec une veuve et des orphelins qui pleuraient l'absence.»

Pas un homme, une femme, un enfant qui n'a gravé dans sa mémoire, cet instant, ces lourds silences. C'est toute une ville en noir, une communauté accrochée à la mine qui pleure ses fils.

Une ville traumatisée

«En ce jour de novembre, j'étais en stage à l'école des mineurs pour évoluer dans ma vie professionnelle. Dès que l'on a appris le drame, tout s'est arrêté. On était tous sous le coup de l'émotion. Même si moi, je ne suis jamais descendu au fond, j'avais pas mal de copains qui sont morts ce jour-là», admet avec émotion Jean-Pierre Vignolles.

«Je me rappelle d'Aldo Dalla Riva, Robert Seyriès et tant d'autres. Quelle douleur de voir partir tous ces hommes, tous ces copains.» Jean-Pierre se souvient de l'enterrement. «Ces cercueils alignés. On ne peut oublier de telles images. Durant six mois, le drame alimentait toutes les conversations. Aujourd'hui, on en parle moins. Malheureusement, beaucoup ne sont plus là pour raconter ces jours sombres» conclut-il avec gravité. Ce mercredi matin 24 novembre 1965, jour de la plus terrible catastrophe minière de la cité tarnaise, chaque Carmausin se souvient où il était,le moment où il a appris que les entrailles de la terre avaient pris 12 de ses enfants. Terrible instant qui a rappelé à tous, la dangerosité du métier, le dur quotidien du mineur de fond.

Le grisou est un gaz invisible et inodore qui se dégage des couches de charbon. Le poussier est un ensemble de fines particules de poussières de carbone hautement inflammables.

«Mes copains sont morts à quelques mètres de moi»

Jean-Marie Bourgade est là, assis, mains croisées sur la table de sa cuisine.

«J'ai longtemps hésité à vous parler, vous savez. C'est un instant si douloureux que les mots ont du mal à sortir». Un long silence, une grande respiration pour cet ancien mineur qui était, en ce jour du 24 novembre 1965, dans une galerie voisine du puits de la Tronquié, quand le coup de grisou a fauché 12 de ses copains.

L'homme est taiseux, modeste. «Surtout pas de photos. Je ne suis pas là pour me mettre en avant.».

Encore un silence. «À 4 heures du matin, ce mercredi, je faisais partie des deux équipes de deux hommes et un responsable, descendus dans les galeries. Notre travail : extraire le charbon à coup d'explosifs.»

Quelques larmes coulent sur ses joues. «On avait fait près d'un kilomètre pour commencer l'extraction. L'autre équipe, celle qui a été fauchée par le coup de grisou et de poussière, car ce matin-là, il y a bien eu les deux, était plus proche de la sortie du puits.»

l Plus de ventilateurs ni téléphone

Vers 5 h 15, Jean-Marie et ses collègues s'aperçoivent que les ventilateurs présents dans la galerie, ne fonctionnent plus. «On ne s'est pas inquiété. Cela arrivait parfois quand les équipes de maintenance travaillaient sur les systèmes d'aération.»

Reste que le chef d'équipe se rend compte que le téléphone qui permet de relier le fond de la mine avec l'extérieur, est coupé. «On commençait à se demander quel était le problème. Mais nous étions tous des mineurs expérimentés. Il n'y avait aucune panique.»

Le responsable décide d'aller voir ce qu'il se passe. «Nous n'avions entendu aucun bruit particulier.» Très vite, il revient vers nous. «Ouvrez l'air comprimé. Vite. Il y a de la fumée dans la galerie centrale. Cela nous a sauvés de l'asphyxie. La puissance de l'air comprimé a permis de stopper l'avancée de la fumée.»

l Une attente interminable

Puis plus rien. Il faut patienter sans savoir dans une galerie à 230 mètres de profondeur. «Je ne sais pas combien de temps nous avons attendu. On perd très vite la notion du temps, dans ces galeries.» Enfin, ils entendent des bruits de pas libérateurs. Ce sont les sauveteurs venus les chercher. «On a juste entendu -eux, ils n'y ont pas eu droit-. Là, on a compris. Il s'était passé quelque chose de grave.» Au bout de quelques minutes, les mineurs arrivent à trouver un passage grâce aux masques à oxygène et se rapprocher du puits.

l « On m'a demandé de rester pour aider les sauveteurs»

«Quand on est arrivé sur le lieu de l'accident, on m'a demandé de rester avec un collègue, pour amener du matériel. La majorité des corps avait déjà été remontée par l'équipe de nuit». Pas tous. «Malheureusement, j'ai retrouvé un de mes copains mort dans la galerie». Le récit, les mots deviennent plus difficiles.

«Le coup de grisou a fait exploser la poudre qu'ils avaient descendue. Avec l'impact, cela a généré un coup de poussière.» Après avoir aidé les sauveteurs, Jean-Marie ne retrouvera la sortie et le ciel carmausin qu'à 9h30.

l 5 jours après, il a fallu retourner travailler au fond

«C'était très difficile à digérer. Ces mineurs morts, c'était mes copains, presque des frères. On travaillait ensemble. On prenait la douche ensemble. On allait au rugby ensemble. On vivait dans le même quartier. C'est terrible. Même aujourd'hui, cinquante ans après, je n'y arrive pas. C'est trop dur.» Quand on lui demande si la direction des mines lui a proposé un nouveau poste, en surface, après ce terrible drame. «Vous rigolez. Ce n'était pas le style de la maison. L'accident s'est déroulé un mercredi. Le lundi, il a fallu que l'on redescende au fond. Et que faire, quand vous avez une femme et trois enfants à charge ? Et bien vous redescendez.» Et ce coup de grisou ? «Il y avait du charbon à exploiter à 350 mètres. Mais on est jamais descendu aussi bas. Vous savez pourquoi ? Il y avait du grisou à cette profondeur. On comprend mieux dès lors ce dramatique accident.» Il est temps pour Jean-Marie de penser à ses travaux , ses enfants, ses petits-enfants. Le bonheur est là et non dans ces noires galeries, dans ce foutu coup de grisou qui lui a enlevé douze copains et noirci à jamais une partie de ses souvenirs d'homme, de sa joie de vivre.

Les douze victimes

Aldo Dalla Riva, Joseph Mattarozi, Paul Favier, Pierre Laborie, Joseph Fanjul, François Bauce, Richard Moreno, Robert Serieys, Jesus Munoz, Eleuterio Lopez, Petar Milunovic.

Ils étaient plus de dix mille massés autour de l'église Saint-Privat, pour rendre un dernier hommage à ces 12 mineurs. La profession évidemment, venue de toute la France. Mais c'est bien tout le Carmausin qui était là, recueilli, ému par la plus grande tragédie minière qu'a connue la ville.

Jean Vareilles, maire de Carmaux, prenait le poids de la tragédie lors de son discours durant les obsèques du 27 novembre : « Pour Carmaux, c'est une tragédie sans précédent qui, par son importance et sa brutalité, a non seulement endeuillé douze foyers mais semé la crainte et l'angoisse dans le cœur de tous les travailleurs de la mine et de tous les habitants de la région carmausine. En quelques secondes, par 280 mètres de profondeur, la mine a tué. Douze hommes sont tombés. Ils laissent 12 veuves et 27 orphelins. C'est trop, beaucoup trop. »

Vincent Vidal

Publié le 04/10/2015 La Depeche

Commenter cet article