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Douaisis : « Charbon : c’est la fin... », vingt-cinq ans après, les mineurs racontent

Publié le par REVEL Stephane

« Charbon : c’est la fin... place à l’avenir », titrait « La Voix du Nord » le 22 décembre 1990 pour annoncer la fermeture des Houillères du Nord - Pas-de-Calais. La fin d’une industrie et d’une époque. Trois mineurs du Douaisis racontent leur reconversion professionnelle, l’après et l’empreinte indélébile laissée par les mines.

Montigny-en-Ostrevent : mineur de fond, porion, restaurateur, guide… le choix d’une vie

Daniel Francke est descendu au fond pour la dernière fois en 1987, c’était à la fosse Ledoux de Condé-sur-Escaut. L’extraction y a été stoppée le 30 décembre 1988 et les Houillères du Nord - Pas-de-Calais ont fermé leur dernier puits deux ans plus tard. « Aujourd’hui, je continue mon métier de mineur », assure le retraité rieur. Tous les ans de février à novembre, Daniel « descend » au fond de la fosse Delloye de Lewarde. Depuis 1999, il est guide au Centre historique minier. Tout sourire, il raconte la joie ressentie à son retour au fond onze ans après son départ de Condé. Mais se souvient de la claque qu’il a prise : « J’étais mis devant le fait accompli, j’ai réalisé le travail qu’on effectuait et dans quelles conditions. Toute la journée à genoux à soulever du matériel de 50 kilos. » Un travail usant et dangereux, « j’essayais de ne pas y penser ».

Fils de mineur, Daniel Francke a grandi entre les cités de Montigny et de Pecquencourt. «J’avais pas 15 ans quand j’ai rejoint la fosse Barrois (Pecquencourt). C’était un choix, pas une obligation. Je voulais faire comme tout le monde. » En 1964, il signe un contrat d’apprentissage de trois ans au terme duquel il obtient son CAP. Plus de cinquante ans après, il revit sa première descente au fond : « On était tous dans une cage et soudain, ça part. Il mime la scène. J’ai le cœur qui remonte et les oreilles qui sifflent tellement ça va vite. J’ai cru que j’allais mourir. » À Barrois, la cage descend à 16 m par seconde, à 480 m de profondeur. Il fait ses preuves à l’abattage et devient chef d’équipe.

En 1980, il suit une formation pour devenir agent de maîtrise, « porion, en langage familier », sourit Daniel. Un an après il est muté à Condé-sur-Escaut. À l’époque, les fermetures des puits ont déjà commencé dans la région. « Dès le milieu des années 60, on embauchait moins de jeunes. Après le premier choc pétrolier de 1971, on a voulu relancer une campagne d’embauches. En 1974, les patrons disaient : si on embauche un jeune aujourd’hui, il aura fait ses vingt-cinq ans de service à la fermeture des mines. Ils se sont trompés. » Daniel Francke se souvient d’une nouvelle jeunesse qui avait fait des études et rêvé d’autre chose. « Allez dire à un jeune qui a fait mai 68 de venir travailler dans les mines… »

Avant la fermeture de la fosse Ledoux en 1988, Daniel anticipe sa reconversion et en septembre 1987, il devient patron d’un hôtel-café-restaurant à Valenciennes. En 1999, il revend son commerce et apprend le métier de guide qu’il exerce depuis au CHM. Il y anime des visites plusieurs fois par semaine lors desquelles il porte son casque d‘éternel mineur.

Masny : « Les mines ont eu mon père, elles ne m’auront pas moi »

À le voir porter son casque, on pourrait croire que Jean Jedrejewski dit Jeannot (photo ci-contre), est un mineur dans l’âme. Il n’en est rien. Ce fils d’immigré polonais, élevé dans les cités minières, ne voulait pas travailler dans les mines. « Je me disais, elles ont eu mon père(mort de la silicose), elles ne m’auront pas moi. »

En 1959, il rejoint pourtant la fosse Delloye de Lewarde. Il se souvient de sa première journée. « J’étais un petit galibot. Un ancien m’a dit : C’est ton premier jour ? T’en as pour trente ans. » Avant, Jeannot a suivi des cours complémentaires dirigés par les Houillères. « C’était le plein-emploi. Pour intégrer une entreprise, il fallait se faire parrainer. Les employeurs me disaient :Votre père travaillait aux mines, alors vous aussi. » À la fosse Delloye, il devient électro-mécanicien. On parle de plus en plus de la fin des mines. « Dès 1962 j’ai préparé ma reconversion. » Comme d’autres qui sentent le vent tourner, il suit des cours au lycée technique de Douai et au lycée Baggio de Lille.

Après onze ans à Lewarde et trois à Dechy, il quitte les mines. « En 1974, les Houillères ont stoppé les reconversions en arrêtant de fournir du personnel. Elles espéraient relancer l’exploitation. » Cette même année, il intègre l’imprimerie nationale à Flers-en-Escrebieux et les Houillères n’évitent pas la fermeture progressive des puits. Jeannot retrouve finalement la fosse de ses débuts, en 1995, à l’ouverture du Centre historique minier. « J’ai quitté ce milieu pendant vingt-cinq ans et à mon retour, la culture minière n’avait pas changé », confie l’ancien guide. Toujours attaché à l’environnement dans lequel il a grandi, il organise plusieurs fois par an des expositions. « J’ai emprunté les plans de la fosse Delloye et j’ai fabriqué une maquette avec de la récup’. »

Écaillon : mineur jusqu’au dernier jour

Pierre Pietrucha a passé toute sa carrière dans les mines du Douaisis. En 1962, il a 17 ans et intègre la fosse Barrois de Pecquencourt comme apprenti. Il se prépare à devenir géomètre lorsqu’il est victime d’un accident au fond. « J’ai vu passer le film de ma vie », assure l’ancien mineur en décrivant l’événement le plus marquant de sa carrière. Pierre Pietrucha a passé toute sa jeunesse à la cité minière De Sessevalle à Somain. « À l’époque, je dirais qu’on était environ 5 000 à y vivre. »

Il reste marqué par l’esprit de camaraderie qui a bercé son enfance. « On se connaissait tous, on s’invitait au mariage des enfants. C’était magnifique. » Travailler dans les mines ? « Ça ne m’a jamais dérangé. » L’apprenti boucle son cursus et devient géomètre. En 1978, il rejoint la fosse 9 de l’Escarpelle à Roost-Warendin. « Je devais remettre le fond au jour sur des plans, notamment pour gérer les courants d’air qui provoquent des coups de grisou. Notre fond était classé franchement grisouteux. » Il reste à Roost-Warendin jusqu’à sa fermeture le 26 octobre 1990. « En 1981, François Mitterrand a voulu relancer le charbon mais ça n’a pas marché. » Les mines ne sont plus rentables. « Le but était de faire fonctionner les mines encore une dizaine d’années. »

Les fermetures de puits sont inévitables et Roost-Warendin n’y échappe pas. La fosse 9 ferme quelques semaines avant les Houillères du Nord – Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990. Pierre Pietrucha doit encore travailler deux ans pour toucher une retraite complète. Il rejoint alors Billy-Montigny et est chargé de rechercher les anciennes fosses du bassin. « Nous devions créer des liaisons pour les dégazer. » Pierre Pietrucha aurait pu, comme Daniel Francke et Jean Jedrejewski, devenir guide au CHM, mais il a décliné l’offre. « J’ai travaillé trente ans dans les mines, c’est suffisant. »

Les puits dans le Douaisis

Les premiers puits creusés sont ceux de Fressain en 1773, ils appartenaient à la concession d’Aniche. L’année suivante, le puits de Monchecourt est à son tour creusé. Le plus récent est le puits du midi à Sin-le-Noble, dont le creusement s’est effectué à 1947.

Sa fermeture a été prononcée en octobre 1972. Le dernier puits en activité dans le Douaisis était celui de Roost-Warendin, qui a fermé le 26 octobre 1990.

Les échos de la mine

La mer, repère des mineurs

Tous les puits sont creusés au même niveau, peu importe la mine : celui de la mer. «Comme ça, lorsqu’il fallait creuser une galerie entre deux puits, on savait exactement à quel niveau travailler. Et on ne s’est jamais trompé », confie Daniel Francke.

Big Brother

Dans les cités minières, le paternalisme était roi. « Le porion surveillait même la vie des mineurs chez eux », se souvient Jean Jedrejewski. Il raconte que le dimanche matin, l’ingénieur de la mine et ses porions se trouvaient sur le parvis de l’église et pointaient les mineurs qui assistaient à la messe.

À chaque maison sa lettre

Sur les portes des maisons de mineurs, on trouvait des lettres pour indiquer au porteur quel journal déposer. Un « L » pour Liberté, un « N » pour Nord matin et un « V » pour La Voix du Nord.

270

C’est le nombre d’années qu’a duré l’aventure des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais. Le premier puits a ouvert à Anzin en 1720 jusqu’à la fermeture du dernier puits à Oignies en 1990.

PUBLIÉ LE 22/12/2015 PAR AMÉLIE LAROZE La Voix Du Nord

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