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Un mineur raconte son quotidien au Gothard

Publié le par REVEL Stephane

Ils ont sué au labeur et trimé sous terre pendant 17 ans, 360 jours par an et 24 heures sur 24. Lorsque le tunnel de base du Gothard sera inauguré en grande pompe la semaine prochaine, beaucoup d’entre eux auront déjà quitté les lieux. Les 2000 mineurs employés du chantier sont restés des anonymes, alors qu'ils ont réalisé l'ouvrage du siècl

Nostalgie, fierté et satisfaction; c'est ce qu'éprouve René Kaufmann lorsqu'il pense au tunnel. «Bizarre que le travail soit tout d'un coup terminé». René Kaufmann, un géant à la veste réfléchissante et à la poignée de main solide, vient de passer 14 ans dans le tunnel de base du Gothard.

D'abord dans le sauvetage minier, puis dans la gestion du matériel et enfin comme mécanicien de locomotive à Sedrun (GR), où les conditions géologiques difficiles n'ont permis de travailler qu'avec des explosifs.

Conditions extrêmes

Le dynamitage, c'est la discipline reine dans le tunnel. Le calme avant la tempête. Le maître dynamiteur effectue une dernière ronde de contrôle avant de procéder à l'explosion.

La détonation est assourdissante, l'onde de choc énorme. Impossible de l'éviter. L'odeur âcre d'ammoniac monte au nez des mineurs. Il fait chaud – jusqu'à 50 degrés – humide et la poussière est omniprésente. C'est ainsi que l'homme âgé de 46 ans décrit sa tâche quotidienne: «J'ai dû porter des camarades hors du tunnel parce qu'ils se sont écroulés».

Le travail par équipes au coeur de la montagne est dur: dix jours de labeur, quatre de congé. Les départs rapides ne sont pas rares. «Soit tu es fait pour le tunnel, soit tu ne l'es pas». René Kaufmann fait ce job depuis trente ans.

Son arrière-grand-père et son grand-père travaillaient déjà dans les mines. A Sangerhausen, petite ville d'Allemagne de l'Est, c'est la tradition. La localité était connue pendant des décennies pour son minerai de cuivre pur. Jusqu'au lent déclin entamé après la chute du mur de Berlin. Et l'arrivée de René en Suisse.

Drames humains

Depuis qu'il a seize ans, il est dans les mines. Le travail quotidien a connu des mutations dramatiques: alors que René Kaufmann a appris le métier depuis zéro, des machines guidées par satellite effectuent aujourd'hui beaucoup de tâches. Les premiers ouvriers s'attaquaient encore à la roche avec des pioches et des pelles. Mais pour Kaufmann, le défi est resté le même: «arracher» un tunnel à la montagne.

Ce qui est aussi resté pareil: les risques. Malgré la technologie la plus moderne, la peur est là quand l'ascenseur chute de 800 mètres à Sedrun et qu'une nouvelle journée de travail commence. Les blocs de roche instable, les substances chimiques, les incendies ou les accidents: beaucoup de dangers guettent dans la montagne.

Kaufmann l'a appris douloureusement: deux camarades ont perdu la vie dans le tunnel. Le souvenir de cet Allemand de 28 ans surtout est vif, devenu papa peu auparavant et mort écrasé entre deux wagons de ballast.

«C'étaient des moments durs. Aussi parce qu'on aurait pu éviter ces accidents», explique René Kaufmann. Son compatriote avait oublié d'appuyer sur le bouton d'urgence pour stopper le tout. Un mineur ne doit pas seulement respecter la montagne, mais aussi les machines. Les mineurs comptent aussi sur Sainte Barbe, leur patronne. Il n'existe pas un tunnel en chantier qui ne soit pas gardé par la sainte.

Une vie solitaire

Ce ne sont pas seulement les coups du sort qui soudent les mineurs. Leur vie est à l'image de leur travail dans la montagne. A Sedrun, Kaufmann et ses camarades vivaient en bordure du village, dans des containers installés au-dessus du chantier. Chacun avait une chambre individuelle. WC et douches se trouvaient à l'étage, les repas se prenaient à la cantine.

L'ensemble des mineurs provenaient de l'étranger, surtout d'Allemagne, d'Autriche, du Portugal et d'Italie. La camaraderie est capitale: «Nous sommes une petite famille». On s'invite pour des grillades, on joue au foot ou aux cartes. René est resté en contact avec certains collègues, «grâce à Facebook».

Vie de pendulaire

Seul le travail par équipes permet une vraie vie familiale. Après huit jours, Kaufmann prenait le volant de sa voiture et faisait 800 kilomètres. Il passait cinq jours avec sa femme et ses deux fils avant de reprendre la route pour la Suisse.

C'est étrange d'être un visiteur chez soi, explique-t-il. Une fois, lors d'une querelle, son fils lui a lancé: «Tu n'es jamais là quand on a besoin de toi». Faire déménager la famille n'était toutefois pas une option. René ne pouvait pas savoir qu'il resterait 14 ans en Suisse.

L'avenir reste ouvert. Et René Kaufmann est un peu désabusé. Il s'attendait à un peu davantage de considération ici: «Une fois le tunnel terminé, ils te laissent tomber comme une patate chaude».

Actuellement, il s'occupe des derniers entretiens dans la galerie. Son contrat expire la veille de l'inauguration festive du tunnel. Il s'est déjà annoncé à l'ORP, l'office régional de placement. Difficile d'imaginer faire autre chose que le travail à la mine. En Suisse, il est annoncé à la route du Gothard à Schattdorf (UR). Tunnel une fois, tunnel toujours.

Le Temps 30 mai 2016

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