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Attention, déchets nucléaires inconnus

Publié le par REVEL Stephane

Au fond de l'ancienne mine d'extraction d'uranium de Bauzot, en Saône-et-Loire, gisent aujourd'hui plus de 80.000 fûts. Leur contenu ? Des déchets radioactifs provenant de la fabrication de combustible nucléaire dans les années 1960, 1970 et 1980... Problème : la nature de centaines d'entre eux, issus de l'usine-pilote de Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, est inconnue ! Une incertitude qui pourrait porter sur "de simples gravats", selon Christian Andres, responsable de la gestion des sites miniers uranifères en France pour Areva, ou des "produits moins sympathiques", comme l'envisage également Alain Rivière, chef de la division dijonnaise de l'Autorité de sûreté nucléaire...

 

Bauzot : un hameau et son site de stockage de déchets radioactifs

 

Depuis Dijon, l'arrivée sur le site de Bauzot, en Saône-et-Loire, est une vraie leçon d'histoire industrielle ! Après un passage au Creusot, à Montceau-les-Mines puis à Gueugnon, la campagne sédélocienne s'ouvre ; rien ne laisse présager qu'à quelques kilomètres à la ronde, un ancien site minier recèle des dizaines de milliers de fûts de déchets radioactifs. Le plan indiquait un hameau à droite de la route, deux kilomètres avant le village d'Issy-l'Evêque. Et pourtant, à Bauzot, impossible de trouver la trace du fameux sigle sur fond jaune signalant un danger radioactif ou même de grands murs dissimulant une activité nucléaire... "Il me semble que c'était une ancienne carrière, oui. Elle devait être autour des serres, là-bas, mais je ne peux pas bien situer...", indique une habitante. "Non, je ne sais pas, mais peut-être que vous allez croiser d'autres personnes qui sauront mieux que moi", ajoute une autre. Et un ancien d'Issy-l'Evêque de continuer : "Je ne sais rien là-dessus. Allez voir à la mairie : ils pourront peut-être vous en dire plus". Finalement, le site se révélera être à gauche de la route, à l'opposé du panneau donnant la direction de Bauzot, derrrière un carré d'arbres hauts et des barrières peu impressionnantes. "A ma connaissance, les puits ont été refermés et je pense que deux ou trois fûts ont été mis là avec du matériel ayant servi à l'extraction", croit savoir un voisin du terrain en question. Il faudra traverser une petite parcelle privée pour entrevoir le signe de reconnaissance du site : un panneau d'interdiction d'entrée posé par Areva, son gestionnaire, ainsi que celui, jamais retiré, indiquant que la mine servait au Commissariat à l'énergie atomique de Paris (CEA), dans les années 1950...

 

Selon l'Inventaire national des déchets radioactifs, le site aurait ainsi fait l'objet d'une exploitation minière en travaux souterrains de 1950 à 1957, avant de servir, entre 1958 et 1969, de dépôt de déchets industriels de faible activité (Voir document joint). "Il représente un tas de six mètres de hauteur constitué de plusieurs niveaux de fûts métalliques de 100 et 200 litres, recouverts individuellement par cinquante à soixante-dix centimètres de stériles de la mine. Ce dépôt occupe une surface au sol de 8.000 m², correspondant à un tonnage de 80.000 tonnes", note l'inventaire. Ce document constitué par l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), précise également que le site a accueilli l'exploitation d'une petite mine à ciel ouvert en 1984-1985, avant un remblayage et le réaménagement du site et du stockage. Les déchets ont ainsi été recouverts d'une couche de matériau imperméable de cinquante centimètres d'épaisseur, puis d'une couche de terre végétale de soixante centimètres. Sur place en effet, difficile de ne pas confondre l'ancienne mine avec un simple terrain désaffecté recouvert de végétation.

 

Que contiennent ces fûts ? Pour la majorité d'entre eux, la réponse est connue. 36.000 recèlent par exemple des résidus de traitement d'uranium de Madagascar, en provenance de l'ancienne usine du Bouchet, pour un total de 5.600 tonnes et une radioactivité de 2,8 terabecquerels de radium 226 et 228. "Une donnée qui pourrait être importante en valeur absolue mais qui est tout à fait raisonnable, compte tenu du nombre de déchets", remarque Alain Rivière, chef de la division dijonnaise de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). L'inventaire national des déchets radioactifs précise également que 10.400 tonnes de déchets divers provenant des usines de fabrication de combustible SICN et Cerca - graphite, quartz, boues de sablage - sont conditionnés dans 48.000 fûts, pour une valeur totale de 0,1 terabecquerels. Comment interpréter ces données ? "Ce n'est pas la valeur en elle-même qui est inquiétante. En revanche, le fait qu'on ait retravaillé l'uranium fait qu'éventuellement, la roche n'est pas dans le même état et le passage des eaux peut en diffuser dans l'environnement. Cela fait partie de la surveillance que nous assurons tout autour du site. Aujourd'hui, les résulats que nous détenons ne montrent rien. Pour l'instant, il n'y a pas de problème avec les cours d'eau et les terres environnantes", rassure Alain Rivière.

 

"Des terres inertes ou des substances moins sympathiques, issues de la chaîne de l'uranium et du plutonium"

 

Malgré toutes ces précautions, les déchets provenant de l'usine de traitement de combustibles de Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, ne sont pas connus. "L'Autorité de sûreté nucléaire a donc demandé à Areva (ndlr : gestionnaire du site depuis 1976) de fournir tout l'historique de la mine : ces derniers ont confirmé que des fûts avaient bien été acheminés depuis Fontenay-aux-Roses, où une unité travaillait sur le recyclage du combustible usé. Quand cette usine a été démantelée, une partie des déchets a également été envoyée à Bauzot", détaille Alain Rivière. Et de continuer : "Ils sont arrivés avec des bordereaux de transfert, dont Areva a retrouvé la trace, mais l'entreprise ne sait pas ce qu'ils contiennent. Cela peut être des terres totalement inertes mais également des choses moins sympatiques issues de la chaîne de l'uranium et du plutonium"...

 

"Nous pensons que ces déchets sont constitués de terre et de gravats de démantèlement", indique Christian Andres, responsable de la gestion des sites miniers uranifères en France pour Areva. Pour lui, le risque est possible mais peu problable. "Ce site est réglementé dans le cadre d'un arrêté préfectoral datant du 04 juillet 1997, fixant les normes de rejet, de qualité d'air, de contrôle de l'installation etc. Dans ce cadre, nous effectuons des prélèvements de légumes, de poissons et de sédiments sur le site : rien n'a jamais été constaté d'anormal", explique-t-il. Et de préciser : "D'ailleurs, cela ne concerne que quelques centaines de fûts sur près de 80.000 !".

 

Une façon de voir les choses qui ne contente pas l'Autorité de sûreté nucléaire. "Ce qui était considéré comme acceptable dans les années 1950 en terme de radioactivité et de stockage des déchets n'est plus analysé selon les mêmes critères aujourd'hui. Il y a des tas d'autres domaines que le nucléaire, d'ailleurs, où l'exigence de traçabilité sur ce qui était transféré à l'époque n'était pas celle d'aujourd'hui ! Comme nous ne savons pas si nous sommes en présence des déchets que nous accepterions de stocker ni si le confinement convient, nous avons demandé à Areva de travailler sur le sujet et de proposer une clarification de la situation. On en est là aujourd'hui. Nous ne sommes pas sur une suspicion mais nous ne pouvons pas rester, comme cela, dans l'ignorance", souligne Alain Rivière.

 

Que faire ? Verdict en 2013

 

Lors de la conférence de presse annuelle de l'ASN, mardi 31 mai 2011 (Lire ici notre article sur le sujet), Alain Rivière précisait déjà qu'Areva "devra mener une campagne de caractérisation avant d'envisager, au besoin, des solutions en terme de consolidation du stockage". Il précise aujourd'hui son propos : "La recherche administrative a déjà été effectuée et, parce qu'elle ne permet pas de tout dévoiler, nous voulons aller plus loin. Il va falloir creuser dans le stockage... Mais attention, cela ne se fait pas du jour au lendemain ! A l'époque de l'enfouissement, des études avaient été réalisées et nous savions que le sol était suffisamment étanche pour que les déchets puissent être entreposés. Aujourd'hui, quand on fait un forage, il faut être certain qu'on n'aille pas dégrader l'enveloppe. Il faudra prendre beaucoup de précautions". 2011 sera donc l'année de l'étude de faisabilité, avant de passer à la mise en œuvre d'un plan de carottage par Areva...

 

Un contrôle effectué par le propriétaire du site contrôlé ? L'idée pose question. "Tout d'abord, nous effectuons des contrôles tous les ans mais recevons également des visites inopinées de l'administration : nous ne pouvons pas tricher. Pour ce qui concerne l'analyse des substances prélevées, nous ferons appel à des laboratoires agréés par le Comité français d'accréditation (Cofrac). Enfin, pour tout ce qui relève de la caractérisation des déchets du site de Fontenay, la maîtrise d'ouvrage sera, a priori, assurée par une société indépendante", justifie Christian Andres. Et Alain Rivière de préciser : "Une analyse critique sera ensuite réalisée par l'Etat et l'Autorité de sûreté nucléaire". En fonction de cette caractérisation, une réflexion administrative sera engagée pour renforcer le dispositif de stockage... A quelle échéance ? "Dans plusieurs années", selon Alain Rivière. "En 2013", pense Christian Andres. En attendant, ne reste plus qu'à espérer que ces déchets des années 1960 n'aient pas fait l'objet du même "laxisme nucléaire" que les essais malheureux perpétrés dans le Sahara à la même époque...

Mediapart lundi 04 juillet 2011

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