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Christophe Hurni, mineur du Gothard: «J’attaque la montagne»

Publié le par REVEL Stephane

Le Valaisan Christophe Hurni a passé cinq ans à creuser le plus long tunnel ferroviaire du monde. Devenu mineur par hasard, il s’est tout de suite senti bien dans la montagne

Vincent Donzé - le 07 octobre 2010, 23h15
Le Matin

Quand il ne porte pas son casque, Christophe Hurni (50 ans) visse sur sa tête une casquette marquée «Gothard». Cinq ans, c’est la tranche de vie que ce mineur valaisan a passée au cœur du massif alpin. Il a tout fait dans le plus long tunnel du monde: couler du béton, poser des ancrages, fixer des treillis, conduire une grue et «diriger le tapis», comme il le dit en évoquant les gravats évacués par tapis roulant.

Quand il raconte son métier, son langage se muscle: «Je me promenais avec 200 tonnes», lâche-t-il en parlant de la conduite d’un convoi de ciment. Cette profession qu’il n’a pas choisie, il en raffole: «Construire un pont ou un immeuble? Non merci: je hais ces chantiers où le travail consiste à respecter les plans.» Ce qu’il aime, c’est «attaquer la montagne» et gérer l’imprévu. La roche peut s’écrouler, une grue vaciller ou un wagonnet dérailler, mais le goût du risque, c’est une motivation supplémentaire.

Bûcheron de profession
«Faire un trou», voilà comment il résume son métier. Christophe Hurni était bûcheron quand son employeur l’a dirigé sur le chantier d’un tunnel. Son salaire a doublé, mais ce n’est pas l’argent qui l’a motivé. «Je me suis tout de suite senti bien dans la montagne.» La formation? «Il n’y a pas d’apprentissage dans notre pays», indique le mineur valaisan. Mécanicien, électricien ou serrurier, chacun vient avec son savoir. Les qualités requises? Le sérieux et la rigueur, garants d’un chantier fluide.

Les chantiers du siècle, c’est son affaire: Christophe Hurni n’a pas seulement creusé le tunnel du Gothard, mais aussi le Lötschberg. Une autre tranche de cinq ans dans un espace clos. «Mais il y a un climat dans un tunnel», précise-t-il. Celui du Gothard est tropical.

Sa satisfaction, c’est d’avoir participé à des projets utiles, d’avoir fait «quelque chose de juste». Mais la jonction prévue le 15 octobre ne l’émeut pas plus que ça: «Mieux vaut quitter un chantier avant la fin pour éviter de se retrouver au chômage.» C’est ce qu’il a fait, pour creuser un tunnel sous le barrage de Chamoson, où il habite.

Penser que son métier est ennuyeux, c’est le pire affront qu’on peut lui faire. «Mettez dix nationalités dans un tunnel et vous obtiendrez une équipe soudée», dit celui qui sert de plaque tournante parce qu’il est multilingue et philosophe. L’ambiance tient en un mot: «Fantastique!» Des conflits éclatent quand un maillon de la chaîne immobilise le travail de tous. Christophe Hurni les évoque, mais sans se plaindre. C’est la montagne qui gémit, pas les hommes.

Son portrait dans un livre
Dans les baraquements de Sedrun (GR), il y avait aussi le sommeil difficile à cause des horaires irréguliers et la bouffe de la cantine qui baignait dans l’huile. Ce qui distinguait ce chantier des autres, c’était son accès: un ascenseur dans un puits de 800 mètres. L’unique photo qu’il a conservée le montre dans le wagon d’une navette, avec trois ouvriers écrasés de sommeil. Son portrait figure avec ceux de 580 ouvriers dans «Le tunnel du siècle», un livre publié avec la participation du syndicat Unia.

Marié et père d’une fille, le mineur passe ses congés à retaper un mayen valaisan, une pioche et une masse à la main. De la pierre et du béton, encore, et de la sueur, même si ses collègues autrichiens lui ont promis un coup de main. Christophe Hurni pense que l’inactivité lui mettrait un pied dans la tombe. La poussière des tunnels et le diesel des machines vont peut-être encrasser ses poumons, mais Christophe Hurni les ménagera à la retraite, à 60 ans, quand il fera de la botanique, de la musique et de la philosophie.

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