Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

GardSoixante-trois ans après la grève de 1948 : victoire pour les 17 mineurs révoqués

Publié le par REVEL Stephane

Un jugement récent a donné raison à 17 salariés abusivement licenciés en représailles de la grève de 1948. Un premier espoir pour les anciens mineurs survivants du bassin gardois.

Ces anciens mineurs grand-combiens incarnent un combat collectif parmi les plus longs de l’histoire. Depuis 63 ans, ces désormais octogénaires contestent les conditions de leurs licenciements... en 1948. Un jugement récent de la cour d’appel de Versailles (Yvelines, lire ci-contre) pourrait enfin faire valoir leurs droits bafoués.

Retour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les prix flambent (120 %) en un an, les travailleurs des fonds réclament des augmentations de salaire. « Le déplacement de la gestion des accidents du travail

 

de la Sécurité sociale aux Houillères, devenant juge et partie, fait déborder le vase », raconte Edon Arcangioli. Un mouvement de grève gagne tout le pays. Le gouvernement socialiste de la IVe République, voyant un mouvement insurrectionnel dans le climat tendu de la Guerre froide, envoie la troupe pour reprendre en main le puits Ricard où le 20 octobre se livre une véritable bataille.

Deux mille manifestants envoient par-dessus mur des CRS paniqués qui venaient de prendre de force le carreau. En représailles, ces derniers tapent encore plus dur, les balles sifflent. À Alès, un mineur décède sous les tirs. Après 56 jours de grève, la CGT appelle à reprendre le travail. Une répression féroce s’abat sur tout le bassin minier. Couvre-feux, réunions interdites, arrestations au domicile des “meneurs”, tous syndicalistes, « comme 80 % des mineurs ». Interrogatoires musclés, « un jeune m’a dit : “Touche ma tête, s’ils te traitent comme nous, qu’est ce que tu vas prendre, prépare-toi à souffrir” », raconte Aimé Cussac, encore marqué par son chemin de croix, « les genoux en sang, les bras tendus, sous une pluie de coups de casques ».

Suivent les emprisonnements. Bruno Arcangioli passe trois mois à Sainte-Anne à Avignon. Son cousin Edon, Aimé Cussac et Pierre Extrat font trois mois de plus au Fort-Vauban. Comme si cela ne suffisait pas, ils sont révoqués manu militari des Houillères. Et quand on perd son emploi à la mine, on perd lourd : le charbon pour se chauffer, le logement, la médecine gratuite... À l’instar de tous les licenciés, ils retrouvent du travail chez un sous-traitant, l’entreprise Deluster. « On était parqués dans une baraque en bois, longtemps interdits de réfectoire, de lavabo. » Pour le reste « c’était le bagne », s’exclament Vincent Scolieri et Salvator Cammarata, qui en 1952 ont subi la même injustice : « On est restés 21 jours au fond de la mine avec la même revendication, faire reconnaître la silicose, qui tuait toujours plus, comme maladie professionnelle. »

À peine revenus à la surface, les prud’hommes les condamnent pour faute lourde, ils rejoignent les gueules noires punies à entasser les roches entre deux montagnes de la vallée de Lascous. « Pour 170 francs par mois quand les camarades gagnaient 650 francs. » Autant dire que leurs familles ont connu des hivers rigoureux.

Et lorsque les Houillères les reprennent au fond de la fosse en 1974, « c’est sans ancienneté ni primes de résultats. On est repartis de zéro ». Aujourd’hui retraités, leurs pensions sont amputées d’environ 400 euros.

Désormais, une décision de justice nourrit l’espoir d’indemnisation pour toutes ces pertes très concrètes. Même s’il est vrai que les Charbonnages de France et l’ANGDM se sont pourvus en cassation pour tenter de la faire annuler. Un tel recours ne s’appuie que sur d’éventuels vices de procédures et ne remet en aucun cas en cause le jugement sur le fond. Victoire, il y a bel et bien. « C’est bon de savoir qu’on est enfin reconnus, on a porté ce poids sur le dos toute notre vie. » Une victoire pour la dignité que ne peuvent savourer qu’une vingtaine de survivants sur les 150 mineurs révoqués du bassin.

30 000 euros d’indemnisation
La cour d’appel de Versailles, le 10 mars dernier, saisie après  le tribunal des prud’hommes de Nanterre (Hauts-de-Seine), a reconnu le caractère discriminatoire, abusif et donc nul du licenciement de 17 mineurs et employés des Charbonnages de France, intervenu pour une majorité à la suite de la grande grève de 1948,  dans le Nord-Pas-de-Calais.

Les Charbonnages et l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs (ANGDM) ont été condamnés à verser 30 000 euros de dommages et intérêts à chacun des plaignants survivants ou à leurs ayants droit. En évaluant en particulier le montant des droits perdus en chauffage et logements suite à leurs révocations.

Cette décision d’ampleur est historique dans le sens où il n’est pas banal de faire valoir une discrimination plus de 60 ans après. En 1981, une loi d’amnistie permettant aux travailleurs sanctionnés pour faits de grève et action syndicale d’obtenir réparation a été promulguée. Curieusement et contrairement à tous les travailleurs des entreprises nationales, les 300 mineurs survivants de l’époque en ont été exclus de fait. Et ils le sont toujours au titre de cette loi. Toutefois, cette amnistie a permis que ne soit pas recevable l’argument du délai de prescription de 30 ans. La CGT des mines vient une nouvelle fois d’interpeller le gouvernement pour que « cette décision de justice soit prise en compte en régularisant au plus vite chacune des situations des mineurs et veuves concernés ».

RENÉ DIEZ

Suite à la liquidation des Charbonnages de France en 2007, c’est l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs (ANGDM), principalement financée par le budget de l’État, qui garantit les droits sociaux des anciens mineurs et de leurs ayants droit.

Midi Libre le 11 avril 2011

Commenter cet article