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Le patrimoine industriel lorrain en suspens ?

Publié le par REVEL Stephane

Non loin de Thionville, à mi-chemin entre la Moselle et la voie de chemin de fer, se dresse un ensemble gigantesque, qui échappe à la description. Un rescapé de la destruction, devenu aujourd’hui lieu de mémoire : le haut-fourneau d'Uckange.

Enorme cité grondante et fumante, l'usine sidérurgique d'Uckange n'est plus. Des 6 hauts-fourneaux, dont les sommets culminaient à près de 70 mètres, il n'en subsiste désormais plus qu'un.

Cathédrales de feu

Ces "cathédrales de feu" ont pourtant caressé le ciel pendant près d'un siècle à partir de 1891. Dans les entrailles de ces géantes, l'alchimie du gaz, du coke, du fer et du feu produisait de la fonte liquide. Un alliage brûlant de 1300°C, qui terminait sa course folle dans des moules pour former des lingots de 12 à 16 kg, naguère appelés "caramels". Au plus fort de sa production, Uckange exportait jusqu'à un million de tonnes de fonte par an. 110 sortes différentes. Des "caramels" aux goûts variés avec des teneurs hétérogènes en carbone. 1200 personnes travaillaient sur le site. Depuis 1991, le monstre est refroidi. Sacrifié sur l'autel de la rentabilité. A Uckange comme dans tout le bassin industriel lorrain, cette décision a suscité la réaction virulente de tous les sidérurgistes. L'ensemble de la population et des acteurs syndicaux, politiques, économiques, sociaux s'est engagé aux côtés des travailleurs lorrains en lutte. Toute la vie des habitants s'articulait autour du site. Salaires corrects, logements et produits de consommation à bas prix, loisirs de qualité. Une "Cité idéale", celle de l'Entre-deux-guerres. Une cité où les industriels développaient une culture paternaliste, apportant aux ouvriers des avantages sociaux, politiques ou économiques, mais aussi éducation, logements salubres, soins médicaux, cercles de loisirs et lieux de culte. Une cité dont le souvenir défunt reste encore douloureux.

Monument historique en 2001

Laissé à l'abandon pendant 15 ans, le site est devenu monument historique en 2001, après des années de débats avec les pouvoirs publics. M. Paradeis, l'ancien maire d'Uckange a mené une lutte sans merci, formant le comité Mecilor (Mémoire culturelle et industrielle en Lorraine) pour sauver le dernier haut-fourneau de sa commune. 20 ans plus tard, le U4 est toujours debout. Grâce à sa technique de chargement originale et peu courante par des bennes Staehler à fond ouvrant. C'est le seul exemple qui subsiste en France. Les anciens sidérurgistes devenus guides bénévoles assurent la transmission de cette mémoire en partageant l'histoire des hommes et des techniques avec le public.

Roger Bague a travaillé aux hauts-fourneaux d'Uckange pendant 24 ans. Il a fait tous les postes. A l'origine employé dans l'alimentaire, "il a troqué le blanc pour vivre dans le noir, là où il y avait plus de débouchés". Au départ opposé à la conservation du site, il a réfléchi, puis s'est ravisé. "J'ai regardé mes petits-enfants et je me suis dit qu'il fallait conserver des traces de notre histoire. De l'histoire de la Lorraine". Une aubaine pour les visiteurs à qui il raconte moult anecdotes et détails. Et le parcours s'humanise davantage encore, car c'est aussi la vie des ouvriers qui surgit au milieu de ce cadavre d'acier définitivement réduit au silence. "Un haut-fourneau, c'est vivant, ça grouille, un peu comme un marché", explique le sidérurgiste. Accroché aux garde-fous, ses yeux se déposent avec fougue sur les pièces massives désormais abandonnées. On sent ses souvenirs affluer par vagues. Les bons et les mauvais. Un peu comme cette fonte qui surgissait à grands flots. Les feux de l'acier seront bientôt tous éteints en Europe.

Déjà la nature reprend son cours

Que restera-t-il du sens profond de cette mémoire lorsque ces témoins auront disparu ? Comment rendre compte d'un quotidien que l'on n'a pas vécu ? Qui évoquera ce lieu pour les générations qui n'ont jamais connu la magie et l'éclat du métal liquide ? Qui décrira l'héroïsme quotidien des fondeurs ? Des questions qui restent en suspens. Le patrimoine industriel est-il voué à ne plus être à l'avenir qu'un objet d'art ? Devra-t-on se contenter d'un géant de métal théâtralisé par des éclairages nocturnes ? Peut-être faut-il encore se précipiter sur ces sites tant que la mémoire n'est pas refroidie ? Déjà, la nature reprend son cours et des arbustes commencent à pousser ça et là, dans les scories, sur les tuyères du haut-fourneau…

Roger Bague, lui, semble serein. Philosophe, il sait que "d'autres passionnés de l'histoire prendront le relais". Pour ne jamais laisser tomber dans l'oubli la mémoire de ces gens qui ont dédié leur vie à la sidérurgie. La lumière d'été effleure maintenant les nuages et caresse ce paysage séculaire d'où les fumées sont parties…
Par Emilie CLER • Correspondante La Semaine • 04/05/2011 à 07h45

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