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Un destin marqué par le charbon

Publié le par REVEL Stephane

Par VIRGINIE SKRZYNIARZ, publié le 12/11/2009 à 17:06 L’Express

Arrivés il y a un siècle dans les mines du Nord – Pas-de-Calais, les Polonais représentent la plus importante source d’immigrants jamais enregistrée dans la région. Voyage sur leurs traces au coeur du bassin minier.
Et dire que l’on pensait qu’ils ne s’intégreraient jamais ! « Ils y sont aujourd’hui pleinement parvenus, assure l’historienne Janine Ponty. Tardivement, certes, mais de façon remarquable. » Ce phénomène est d’autant plus étonnant que les premiers migrants polonais étaient hostiles à cette idée. « Ils n’avaient qu’un objectif en tête, poursuit-elle, gagner assez d’argent pour rentrer vivre décemment au pays. » C’est en 1909 que tout commence. Le bassin minier du Nord – Pas-de Calais, alors confronté à des difficultés de recrutement, fait appel à cette main-d’oeuvre étrangère. Les premiers Polonais viennent des mines d’Allemagne – de Westphalie essentiellement, où ils ont déjà migré une première fois. Peu nombreux (640 mineurs répartis sur Lallaing, Guesnain, Wallers et Barlin), ils fuient la germanisation à outrance qui s’exerce dans la Ruhr – jusqu’à être empêchés de parler leur langue dans la rue. En France, ils se montrent rapidement très qualifiés. Trop… diront certains. Car, rapides et dociles, ils sont particulièrement appréciés des patrons.
La guerre déclarée, ils sont évacués vers le Massif central. Il faudra alors attendre la Convention d’immigration de Varsovie de 1919 pour voir affluer à nouveau des populations polonaises. « Cette fois, on est allé les recruter sur place, dans le pays, précise Janine Ponty. Et pas n’importe lesquels ! Il fallait les plus grands, les plus costauds. On vérifiait leur haleine, on leur tâtait le dos… Une véritable foire aux bestiaux ! » Le candidat sélectionné, parfois muni d’une pancarte autour du cou, prenait alors place dans un train en direction de Toul. « Beaucoup d’hommes seuls partaient en éclaireurs, ajoute la spécialiste de l’immigration polonaise. Ils ignoraient leur destination. D’ailleurs, ils s’en fichaient. Ils ne parlaient pas la langue et venaient uniquement za chlebem (pour gagner leur pain) ».
Pour le patronat français, qui gardait en mémoire l’arrivée des Polonais de la Ruhr, la déception est cruelle. Les nouveaux arrivants sont des paysans qui fuient la misère. Leur hygiène est douteuse. A tel point qu’il faut les épouiller. « Rien à voir avec les Wesphaliens, qui avaient littéralement une génération d’avance », confirme l’historienne. On se tourne alors à nouveau vers eux. « Mais dans la fosse, pas de différence, plaisante Edmond Kinol, ancien mineur. Les Polonais étaient tous critiqués : les Westphaliens comme mon père gâchaient le métier en travaillant trop vite, et ceux du pays en le faisant mal ! »
Jusqu’à 34 % des effectifs des mines dans les années 1930
Pendant ce temps, la vie s’organise pour ces nouveaux migrants. Femmes et enfants débarquent à leur tour, notamment dans les secteurs de Lens, Liévin, Sallaumines, Dourges, Ostricourt, Marles-les-Mines et Bruay-en-Artois. La région compte près de 200 000 Polonais dans les années 1930. Le Comité central des Houillères de France est l’initiateur de cette immigration, qui représente alors 34 % des effectifs des mines – à des postes de manoeuvres, d’abatteurs, ceux de porions (contremaîtres) leur étant pratiquement fermés jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Pour les soustraire à la propagande politique et syndicale et faciliter leur adaptation, on les regroupe dans des quartiers d’habitation. D’un côté, les corons aux logements mitoyens, qui créent un aspect « mur de briques » sur toute la rue. De l’autre, les cités minières, avec leurs maisons individuelles ou jumelées, plus coquettes.
Très vite, ces lieux prennent des allures de « petite Pologne ». « Chaque maison avait sa Vierge noire et ses napperons brodés, se souvient Edmond Kinol. Sans compter l’incontournable tonneau dans le jardin où, enfants, nous tassions le chou avec les pieds. » Tandis qu’aux premières lueurs du matin les hommes, briquet sous la vareuse, partent à la fosse, les femmes commencent leur labeur quotidien. Elles astiquent, se rendent à la pompe à eau, chez l’épicier polonais, préparent le bigos (choucroute) et s’occupent de leurs pensionnaires – des hommes célibataires qu’elles logent à demeure. « A l’occasion, elles partagent aussi un café avec la voisine polonaise », précise Janine Ponty. Car un mur invisible les séparait des Françaises. »
Après sa dure journée de fond, le mineur passe à l’estaminet avant de rentrer chez lui se débarrasser de ses « loques de fosse ». Il cultive alors son jardin, élève des pigeons, se rend dans les sokols (gymnases), à des chorales ou lit le Narodowiec. Grâce au coron, à sa chapelle aussi, dans laquelle des aumôniers venus du pays disent la messe dans leur langue, hommes et femmes retrouvent l’ambiance qui leur permet de supporter l’exil. « C’était un lieu très vivant, confirme Jean Jedrejewski, ancien mineur devenu électromécanicien. Quand j’étais enfant, le soir, dans notre coron, cité du Blanc-Cul de Masny, les hommes jouaient de l’accordéon en buvant du genièvre. Les femmes, elles, fabriquaient la pierzyna (couette emplie de plumes d’oie) dans la cour et échangeaient les derniers potins. »
Si les aînés s’adaptent peu à peu à leur nouvelle vie et envisagent l’idée de rester, d’autant que certains ont déjà entamé une reconversion dans le commerce – ils tiennent souvent des cafés alimentation générale, où les Polonaises viennent chercher les cornichons à la saumure et surtout bavarder – les enfants, eux, font le dur apprentissage de leur différence. Le « sale Polak » de la cour d’école les poursuit et c’est sur le terril qu’ils vont souvent régler leurs différends. Cette deuxième génération va alors déployer une énergie incroyable pour s’en sortir. « Mais nous étions terriblement conditionnés par la mine, soupire Edmond Kinol. Le garde circulait dans la cité et repérait les futurs galibots (jeunes mineurs à partir de 14 ans). Moi, je rêvais d’être menuisier… on m’a vite rappelé d’où je venais ! »
Ce n’est qu’à partir de 1945 et la nationalisation des Houillères que les choses commencent à changer. Les jeunes voient leurs pères mourir de silicose et rêvent d’un autre destin : ils deviennent alors instituteurs ou, pour les filles, « demoiselles des Postes ». A partir des années 1960, les puits de mines ferment les uns après les autres. Fin d’une époque. Certains corons ont depuis été rasés. Dans d’autres, quelques veuves de mineurs contemplent avec désolation les logements réhabilités et les nouveaux occupants, dont elles ignorent jusqu’au nom. De leur « Petite Pologne » il ne reste aujourd’hui pratiquement plus rien.

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