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Une vie à la mine

Publié le par REVEL Stephane

La dernière mine européenne produisant de la wolframite, un concentré de tungstène, est exploitée depuis plus de cent ans. Les conditions de travail se sont améliorées, même si le métier reste risqué. De père en fils, les mineurs continuent d’y descendre.
Aucun homme ne devrait creuser sa propre tombe. Quand les mineurs ouvrent les entrailles de la nature en quête de ses ressources les plus précieuses, la peur est latente. L’environnement est inhospitalier. Le jour et la nuit se fondent dans l’obscurité, entrecoupée de petits points de lumière et marquée par le bruit des machines. Mais, désormais, les mineurs, chantés par les poètes et les écrivains, ne travaillent plus dans des conditions révoltantes et n’utilisent plus des canaris pour annoncer l’apparition de gaz toxiques. Les “villages des veuves” – surnom longtemps donné à ces terres d’où viennent les hommes qui travaillent à la mine, tombés au combat sous le poids de la poussière qui se mue pour eux en silicose [maladie des poumons] – se parent aujourd’hui d’autres couleurs. Les conditions de sécurité et de santé des mineurs des mines de Panasqueira [à 110 kilomètres de Coimbra, dans la Serra da Estrela, le plus haut massif montagneux du Portugal] n’ont plus rien à voir avec celles de leurs prédécesseurs. Mais, parfois, on entend encore le cri étouffé d’une vie qui s’évanouit dans les profondeurs. Le dernier provenait de Joaquim Ramos Fernandes, un homme de 60 ans contraint, pour subvenir à ses besoins, de retourner à la mine après trente-sept ans de service. Le 23 juin dernier, il est mort écrasé par une roche. Le noir a fait son retour. Ana Florência Fernandes, femme de ménage, ne cache pas sa douleur en évoquant son mari, qui “durant toute sa vie n’a pas eu d’autre travail”, comme la plupart de ses collègues, issus de familles du Nord et du Sud du pays arrivées jusqu’ici quand les guerres mondiales firent du wolframite [l’un des plus importants concentrés de tungstène] un minerai essentiel à la fabrication de l’armement. Le corps de Joaquim Fernandes a été retiré avec l’aide de Bernardo Teixeira Gouveia, 50 ans dont vingt-neuf passés à la mine. “Je n’ai jamais été en danger, mais j’ai enlevé trois morts de la mine. C’est très douloureux pour nous, raconte-t-il. C’est un travail assez difficile. Il y a beaucoup d’humidité, des risques, et c’est dur physiquement. Pourtant le danger de la silicose est moins présent qu’il y a une vingtaine d’années, quand le forage de la roche se faisait à sec, dans la poussière omniprésente. Avec l’arrivée des marteaux piqueurs pneumatiques, on a pu forer à l’eau.”
A Barroca Grande, le quartier des mineurs – des rangées de maisons identiques – rappelle la symétrie des galeries où l’on extrait jusqu’à 300 mètres de fond de la wolframite, du cuivre et de l’étain. Les hommes y entrent pour sept heures par jour, avec une demi-heure de pause pour le repas pris sur des tables rudimentaires sous terre. La profession de mineur ne leur fait pas peur. Ils ne sont pas très diserts sur leur vie, habitués depuis des générations à faire ce métier. José Cunha Campos, 66 ans dont vingt-trois à la mine, confie : “C’est une vie pas facile même si nous avons depuis la fin des années 1980 des jumbos [foreuses mécaniques]. Mais j’ai passé neuf ans accroché à un marteau piqueur.” Et avant lui, ce travail se faisait à la pioche. “C’est très humide [18° C de moyenne] et l’obscurité est pesante. Mais on s’y habitue. Il faut quand même faire très attention à certains endroits”, décrit-il. Quand on lui parle des mineurs chiliens [bloqués pendant soixante-dix jours au fond de la mine], l’émotion le gagne. Si une situation identique se produisait à Panasqueira, le sauvetage serait plus rapide et plus simple. “C’est une mine en rampes, avec plusieurs entrées, où circulent des véhicules ; c’est totalement différent de celle du Chili avec ses puits”, explique-t-il.
La mine de Panasqueira, située dans une région isolée, difficile d’accès, est quasiment la seule source de travail. Gonçalo Gomes, 19 ans, travaille depuis un an sur une machine de forage. “J’en avais marre d’étudier. J’étais en formation pour devenir électricien mais je voulais entrer rapidement dans la vie active”, explique, enthousiaste, le jeune homme qui suit ainsi les traces de son grand-père, de son père et de son frère, tous mineurs. Jacinto Canas, dans la mine depuis 1982 et dont un frère est mort à 23 ans sous terre en 1986, voit les choses différemment : “Les millions d’euros se font la malle d’ici, nous, on garde que les déblais [qui forment d’immenses terrils].” Restent 12 000 kilomètres de montagne perforée, 700 euros – en moyenne – pour les poches de chaque mineur et une histoire longue de cent vingt-quatre ans.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la mine a employé jusqu’à 11 000 personnes. Aujourd’hui, on compte 325 salariés. La mine appartient depuis 2008 à la holding japonaise Sojitz. Les 130 tonnes mensuelles produites sont exportées en totalité, majoritairement à destination de l’industriel allemand Osram, un des leaders mondiaux de la fabrication d’ampoules. La           
La wolframite est notamment utilisée dans l’industrie de l’armement de par sa dureté. Selon le syndicat portugais des travailleurs de l’industrie minière – récemment en grève pour obtenir de meilleurs salaires – l’avenir de la mine est garanti pour au moins une douzaine d’années et elle peut faire vivre encore plusieurs générations de mineurs si on creuse plus en profondeur. En dehors de Panasqueira (la seule mine de wolframite en Europe), il reste encore deux autres mines en activité au Portugal : Neves Corvo et Aljustrel (cuivre et zinc), toutes deux dans l’Alentejo.
Courrier international Portugal 17.11.2010 Carlos Ferreira Correio da Manhã

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